Peu après la fin de la seconde guerre mondiale, Raymond Verlon, jeune ingénieur lyonnais employé par une grande entreprise de travaux publics, fut envoyé en mission à Bastia. Il tomba très vite sous les charmes conjugués de l’Île de Beauté et de Marie-Louise, jolie Bastiaise de vingt ans qu’il épousera quelques mois plus tard. Deux bonnes raisons de jeter l’ancre dans ce paradis.

Le couple s’installa dans un charmant petit village de pêcheurs à quelques kilomètres de Bastia, où ils achetèrent une vieille bâtisse en décrépitude construite sur une base rocheuse en surplomb de mer, parmi les pins maritimes, lauriers et eucalyptus odorants.

De cette union naquirent deux enfants, un garçon prénommé Dominique et, deux ans plus tard, Gabrielle. Pour les Verlon, la définition du bonheur se résumait exactement à cela. Tout allait merveilleusement bien sous le ciel bleu, dans un paysage de carte postale d’une beauté enchanteresse, digne d’inspirer les artistes, qu’ils fussent peintres, chanteurs, écrivains ou poètes.

Durant douze ans, Raymond consacra la plus grande partie de ses loisirs à la restauration de leur maison. Le résultat était prodigieux, d’une ruine il avait fait un véritable petit palais. Toute la famille vivait heureuse dans cette superbe demeure que les habitants du village appelaient le donjon, à cause de la tour ronde accolée à la maison.

Il faut croire que le bonheur n’apprécie pas ceux qui s’en approchent de trop près, car un samedi matin, Raymond qui installait une antenne télé, glissa du toit et fit une chute mortelle sur l’allée de pierres plates en contrebas.

Ce fut pour la famille Verlon, une descente vertigineuse aux enfers. Le terrible chagrin qui secoua Marie-Louise, la fit sombrer dans une grave dépression. En quelques mois elle perdit totalement la raison et fut internée à l’hôpital psychiatrique de Bastia.

Camille, la mère de Marie-Louise qui habitait un petit appartement dans le centre de Bastia, vint s’installer au «donjon» pour élever les deux enfants.

Pour la petite Gabrielle âgée de six ans, le choc passé, elle retrouva rapidement les joies de l’enfance. Par contre, très marqué par la mort brutale de son père et l’internement de sa mère, Dominique alors âgé de onze ans, devint un garçon taciturne, comme égaré, refusant de travailler à l’école, ne s’intéressant plus à rien.

Assis durant des heures sur un petit rocher face à la mer, il restait figé là, comme pétrifié, le regard perdu dans l’immensité bleue. Mamie Camille se désolait de le voir ainsi morose. Pourtant, elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour l’entourer et le choyer avec une infinie tendresse, lui donnant tout l’amour qu’elle avait dans son cœur. Elle espérait toujours que demain ça irait mieux, que sa langueur s’arrangerait d’elle-même.

Hélas, malgré sa patience et son infinie bonté, elle fut bien obligée de constater que ses efforts restaient vains, que le temps n’arrangeait rien. Désespérée, elle finit par l’emmener en consultation à l’hôpital où était soignée Marie-Louise. Les médecins diagnostiquèrent un état dépressif grave, pour lequel il dut subir un traitement durant plus d’une année, avant de commencer à sortir de sa mélancolie.

Sa maladie lui ayant fait perdre deux années scolaires, il cessa d’aller en classe dès ses quinze ans, après avoir échoué au Certificat d’études primaires. Ne se sentant pas assez motivé pour remettre ça une année de plus, il préféra chercher du travail et fut embauché comme apprenti chez un artisan maçon.

Quelques temps plus tard, il se mit à fréquenter des petits voyous, se laissa entraîner à commettre diverses rapines dans des magasins, simplement pour ne pas passer pour un dégonflé aux yeux de ses copains. Il voulait se prouver à lui-même, qu’il était capable de faire aussi bien qu’eux.

Pris dans cet engrenage malsain, il progressa dans la délinquance comme irrésistiblement poussé par un esprit malin. C’est ainsi qu’il en arriva à voler des vélos, cyclomoteurs et motos, que les bricoleurs du clan maquillaient et revendaient. Les recettes étaient réparties suivant un barème hiérarchisé.

Mamie Camille qui rendait régulièrement visite à son employeur, s’entendait dire avec délectation, comme si le miel parfumé des montagnes coulait dans ses oreilles, que son Doumé chéri était un excellent apprenti, courageux et plein d’avenir dans ce métier.