Entre bonheur et désespoir

Histoire vécue par l’auteur entre 1935 et 1951. Cette période inclut « l’avant-guerre, la guerre et l’après-guerre » Trois époques bien distinctes qui l’ont profondément marqué, depuis sa plus tendre enfance jusqu’à son adolescence… Et encore un peu au-delà.

Il n’a jamais pu oublier le plus grand choc émotionnel de sa vie ; son placement dans une pension dirigée très sévèrement durant la période 1945/1946, et l’obsession de ses parents pour l’éloigner du foyer familial dès que les opportunités se présentaient.

Témoignage d’un vécu dans une famille de Français moyens, biens sous tous rapports.

L’auteur, né en 1935 d’une famille d’ouvriers, a vécu la seconde guerre mondiale avec l’insouciance de l’enfance. Toutefois, son premier grand chagrin fut le départ de son frère de onze ans son aîné, qui en 1942, à l’âge de 18 ans fut réquisitionné pour travailler en Allemagne dans de cadre de “La relève”. Peu après la libération, sous le prétexte de changement d’air pour remédier à sa maigreur, l’auteur fut à son grand désespoir, placé dans une pension dirigée sans tendresse par une poigne d’acier. Il n’en ressortira que neuf mois plus tard grâce à la gale généralisée. Il comprendra plus tard que son éloignement du foyer familial l’avait été pour des raisons matérielles. Par bonheur, il est parvenu à surmonter bien des humiliations sans sombrer dans la dépression.

Le lecteur découvrira comment très jeune, les liens qui l’attachaient à ses parents se sont petit à petit distendus. Rédigée avec humour afin que cette histoire ne soit jamais ennuyeuse, elle comporte néanmoins des évocations touchantes, parfois bouleversantes, que l’auteur n’a jamais pu effacer de sa mémoire.

Premières pages

Fruit d’une petite graine plantée par dérapage incontrôlé un soir de Noël arrosé, j’ouvrais mes yeux au monde le dernier jour de l’été 1935. Je peux sans risque d’erreur, affirmer que je n’étais pas désiré ; j’arrivais là comme un cheveu sur la soupe.

Deux mois après ce fameux Noël, le docteur fut formel :

  • Madame Guyso, vous êtes enceinte !
  • Voyons, docteur, c’est impossible, ce serait une catastrophe ! Nous venons de construire un pavillon, si je dois m’arrêter de travailler nous risquons d’avoir des difficultés financières !
  • Je comprends bien, mais hélas je ne peux que constater votre état et souhaiter que votre grossesse se passe pour le mieux… Au revoir, Madame Guyso !

Le ciel venait brutalement de tomber sur la tête de ma mère, qui pourtant devait bien s’y attendre un peu. Dans la soirée ce fut sur celle de mon père, quand il apprit la nouvelle en rentrant du boulot… Ah ! Il s’en souviendrait du réveillon du Noël 1934 : de l’apéro, du blanc, du rouge, du mousseux et pour finir, du pousse-café qui avait clôturé la fête de la Nativité. La Nativité… la mienne, tu parles d’une fête ! Un séisme, pire ! Je n’ose pas avancer le nom de tsunami, mais le bouleversement devait se situer quelque part entre les deux !

Je ne m’explique pas pourquoi, mon père, catholique non convaincu et par conséquent non pratiquant, avait absolument voulu placer le petit Jésus dans la crèche, pour consacrer un évènement spirituel dont somme toute il ne partageait pas vraiment la croyance. Devrais-je alors admettre que l’alcool avait déclenché en lui une crise de foi subite ? À bien y réfléchir, c’est possible !

Enfin, ils finirent par accepter leur sort avec en guise de réconfort moral, la certitude que je serais une fille. Rien de plus évident puisqu’ils avaient déjà un fils… de 10 ans au moment de ma conception. Le choix du roi comme avait dit Tata Céline, un tantinet jalouse, qui se désespérait de ne pouvoir avoir d’enfant et noyait parfois son chagrin, au café en bas de l’immeuble qu’elle habitait avec mon oncle André, à la Plaine Saint-Denis. Avouez que la répartition est mal fichue !

Pour m’accueillir, tout était prêt : le petit lit en bois fabriqué par mon père et qui avait servi à mon frère, fut repeint, passant ainsi du bleu ciel au rose bonbon. Naturellement, maman se mit à tricoter de la layette de couleur similaire, avec laquelle je fus vêtu durant mes premières semaines d’existence. Même le choix du prénom était arrêté : « Bernadette ». Rendez-vous compte, si je n’avais pas été un garçon je devais m’appeler comme l’adolescente qui eut dix-huit apparitions de la Sainte Vierge dans la grotte de Massabielle à Lourdes en 1858… Finalement, Bernadette Guyso, ça sonnait bien.

Je suis certain que déjà dans l’œuf, je savais que je ne serais pas accueilli comme le Messie, et je ne m’étais pas trompé, la preuve : lorsque le docteur sortit le fruit des entrailles de ma mère et qu’il lui présenta le beau bébé que j’étais (J’ai beaucoup changé après… hélas !) et que celle-ci remarqua immédiatement un petit truc que les filles n’ont pas, elle laissa exploser sa déception avec une grimace, accompagnée d’un cri du cœur : « Oh, non ! Encore un garçon ! » Maman n’avait pas dit « merde » parce qu’elle était très polie et bien éduquée. En vérité je vous le dis, elle ne prononçait jamais les cinq lettres, mais je suis certain que le cœur y était. Ça vous étonne ? Pourtant c’est la stricte vérité, jamais je n’ai entendu une « grossièreté ou un juron » sortir de sa bouche, même au pire de ses déceptions, contrariétés, colères ou simplement des incidents de la vie. Ô injustice profonde, elle ne figure pas dans le Guinness des records.